Ceylan, une perle dans la tourmente...

Dernière mise à jour : 25 juil.



Il y a plus de deux mois maintenant, je quittais ma bulle yoga de Rishikesh pour atterrir plein sud, à 3600 km de là, au Sri Lanka. Je n'étais pas sans ignorer que cette île de l'océan Indien de 66 000 km2 et 22 millions d'habitants, était confrontée à une grave crise économique. Pas question de changer mes plans, d'autant plus que les sri lankais ont justement besoin de devises, alors ce n'est pas le moment de les lâcher. Je débarque donc à Negombo, sans imaginer une seule seconde que, pour diverses raisons, je vais y rester 16 jours au lieu des 3 prévus. Arrivée malade et très faible avec la peur du rapatriement, ma priorité sera d'abord de me remettre sur pieds puis de m'occuper de régler des soucis de carte de crédit. Si 10 jours d'antibiotiques me débarrasserons de la saleté ramenée d'Inde en 2019. (Merci Dr. K. Sri Ranjan), se faire envoyer un CB de France nécessitera plus de temps. Dans ce premier post sur le Sri Lanka, j'aurais aimé vous parler cocotiers et sable blanc mais à Negombo, le sable est doré, la plage est plutôt sale, l'eau n'est pas turquoise mais marron à cause de la mousson, l'océan agité est dangereux et surtout une révolution semble être en marche...

"Gota go home"

Nous sommes donc début mai, sur la côte ouest, à Negombo, bastion du Sri Lanka chrétien, religion héritée des différentes colonisations, portugaise (1505), hollandaise (1603) puis anglaise (1795-1948). A seulement 31 km de là, à Colombo la capitale, chaque jour depuis avril, des manifestants pacifiques campent devant le palais du gouvernement réclamant le départ du président corrompu et incompétent, Gotabaya Rajapaksa et de son clan familial au pouvoir depuis 25 ans. A court de devises étrangères et en proie à une inflation galopante, le pays n'est plus en capacité d'importer pétrole, gaz ou encore produits alimentaires et médicamenteux. Pour les habitants, la vie quotidienne est devenue un véritable casse-tête, beaucoup sont en situation très précaire et le slogan "Gota go Home" est sur toutes les lèvres.


9 mai 2022

Ce qui est certain, c'est que la rancoeur vis à vis du gouvernement semble faire l'unanimité et ne cesse de faire grossir les rangs des manifestants au poing levé qui brandissent drapeaux noirs et banderoles. .Au fil des jours, la tension et l'exaspération sont de plus en plus palpable dans les rues. Les journées sont rythmées par les deux coupures quotidiennes d'électricité, les interminables files d'attente aux stations service ne cessent de s'allonger, les tuk-tuks circulent de moins en moins et le prix de la course flambe, tous n'ont que trois mots à la bouche, "Gota go home". Dans mon hôtel Priyas, le propriétaire avec qui j'ai sympathisé et que je coache sur le toit terrasse, me parle beaucoup de la situation économique du pays et des causes de la crise. Etabli à Londres depuis plus de 30 ans, il appartient à la diaspora sri lankaise et occupe un poste important chez Airbus ce qui ne l'empêche pas de prendre part à la lutte. Inquiet quant à l'évolution de la crise, il me conseille de rester à Negombo, pour être proche de l'aéroport international si tout pourrait dérapé soudainement. Et il ne s'est pas trompé, l'état d'urgence est à nouveau déclaré puis le couvre feu. Le 09 mai, à Colombo, des milliers de fidèles du camp présidentiel, armés de bâtons et de matraques, attaquent les manifestants qui campaient devant le bureau du président, causant 9 morts et plus de 225 blessés. A Négombo, des groupes de citoyens armés de batons, pieds de table et autres armes improvisées, passent devant mon hôtel. En représailles, un hôtel et des voitures sont incendiées, un élu tire sur la foule puis se suicide, le premier ministre, ex-président et frère de l'actuel démissionne pour apaiser la colère populaire... Pendant quelques jours, l'incertitude règne, le couvre feu est instauré de 18h à 6h du matin et dans les rues, quelques vitrines cassées, des restes de barricades et de feux rappellent les événements. Je tiens à préciser, que jamais je ne me suis sentie en danger, bien au contraire, sur protégée par tout le staff et Priya toujours aux petits soins pour moi, leur seule guest.


Négombo, de l'eau et du vert

C'est dans cette ambiance toute particulière

que, la forme retrouvée, j'enfourche ma

bicyclette bleue pour partir à la découverte de cet ancien village de pêcheurs devenue une ville touristique et un des principaux ports de pêche du pays. A deux pas de l'aéroport international, Negombo s'étire entre une immense plage de 8 km bordée de cocotiers et sa lagune, dont les crabes, crevettes, homards ou autre poissons font le bonheur des habitants. Peu de grands buildings et surtout du vert partout, cocotiers, palmiers de toute sorte, frangipaniers, bananiers, manguiers, papayers, des arbres gigantesques et magnifiques, des fleurs, la nature est de toute beauté, généreuse et opulente, et les sri lankais soignent leur maison et leur jardin. La faune n'est pas en reste, et si l'on peut y croiser une grande diversité d'animaux sauvages dont des singes, varans, écureuils, tortues ou paons, la ville est surtout le domaine des corbeaux au cri incessant et des chiens errants qui vous fendent le coeur tellement ils sont maigres et galeux. De ses colonisations successives, la ville a su garder un certain charme avec ses vieilles maisons portugaises, ses églises, ses statues religieuses à chaque coin de rue, son ancien fort en ruine et son canal hérité des hollandais qui servait au transport de la cannelle, industrie autrefois fleurissante.


Pêcheurs à sec et poissons séchés

J'ai adoré me balader sur ses berges, enjambant les filets qui attendaient un improbable départ des barques au réservoir vide, amarrées devant les modestes maisons de pêcheurs serrées les unes aux autres. Les hommes sont désœuvrés, et sur la lagune, des milliers de bateaux aux couleurs gaies et éclatantes restent figés, bordée contre bordée, dans cette même immobilité triste et pesante.. Plus aucune vie à bord, et quand je traverse le port pour un boat trip, j'ai la sensation de traverser un immense cimetière où l'on peut d'ailleurs encore voir des épaves du tsunami de 2004. Cette situation a bien entendu des conséquences dramatiques sur l'économie locale, la flambée des prix du poisson et un marché très peu achalandé. Une partie est vendue fraîche, et l'autre, passée en saumure puis séchée au soleil sur des tapis en fibre de coco pour être expédiée à travers tout le pays. Un vieux pêcheur aux doigts rongés par le sel m'aborde et m'entraîne malgré moi dans une visite improvisée au milieu des corbeaux qui trouvent ici un restaurant à ciel ouvert. Je le laisse faire, comprenant bien vite que ses explications détaillées et les dégustations du bout des lèvres, ne seront pas gratuites. Poissons Volants, sardines, maquereaux, raies, requins, et autres, chairs, têtes et arrêtes, tout est exploité que ce soit pour l'alimentation humaine ou animale. L'odeur est tellement forte, qu'elle vous prend à la gorge et que parfois, selon l'orientation du vent, des relents survolent la ville.

La sri-lankan attitude

sur le marché du dimanche à Negombo au Sri Lanka, mai 2022
"Sunday market"de Négombo

Malgré les prémices de la mousson qui parfois obscurcissent le ciel et apportent un peu de fraîcheur, il fait très chaud dans les rues de Negombo. J'en arrive à attendre les orages et me glisser avec délice sous la pluie tiède. Solution idéale pour contourner la pénurie d'essence et sillonner la ville de long en large, je circule à vélo, libre comme l'air et aussi au plus près des locaux dont l'insatiable curiosité à l'égard des touristes pourrait sembler bien intrusive à certain. Partout on te salue, on te sourie sans aucune arrière pensée, en toute sympathie. Femmes et hommes, tous veulent savoir qui tu es, d'où tu viens, ton prénom, ton âge, ta situation maritale, si tu voyages seule, ta religion, etc. Chaque rencontre, et elles sont nombreuses, est l'occasion d'un interrogatoire en règle auquel je m'amuse moi aussi. Autant vous dire qu'une femme voyageant seule, jamais mariée avec un enfant et sans religion, cela suscite bien des questions subsidiaires 🤣 et parfois de l'incompréhension. Dans les rues et dans les marchés, l'hospitalité et la bienveillance des sri lankais ne font pas défaut, les "ayubowan" de bienvenue et les sourires n'arrivent cependant pas à étouffer le malaise de la population et certains regards en disent long. La résilience de ce peuple force l'admiration face à l'accumulation de drames traversés. Le plus long sera l'enlisement dans 25 années de guerre civile (1983 à 2009) qui feront 70 000 morts puis le tsunami du 26 décembre 2004 qui balaie 800 km de son littoral, faisant plus de 30 000 victimes et d’un demi-million de sans-abri. Mais le pays se relève et développe une économie touristique fleurissante qui sera malheureusement frappée de plein fouet par les attentats islamiques du dimanche de Pâques 2019 (260 morts), puis vient le Covid sur un fond pourrit des années de corruption et de mauvaises gestion. Et pourtant, Ceylan continue de faire émerger dans notre imaginaire une mosaïque colorée faite de plantations de thé à perte de vue, d’imposantes statues de Bouddha, de plages de sable fin et d’éléphants majestueux.


Je vous emmène en boat trip

Mes deux semaines passées à Négombo auront été l'occasion de commencer mon immersion dans ce pays merveilleux et d'y faire mes premières belles rencontres, comme Madu, 27 ans, orphelin de mère et fils d'un pêcheur devenu alcolo peut être par désespoir mais l'alcool fait des ravages au Sri Lanka. Grand costaud au large sourire, il m'emmènera dans son tuk-tuk vert aux sièges et plafond magnifiquement customisés d'indiens d'Amérique, il me fera gouter la Lion, bière blonde locale et nous partagerons deux belles journées à la découverte de la vie sur la lagune de Muthurajawela puis celle de Negombo, dont j'ai fait un petit montage vidéo qui clôturera à merveille ce premier post sur l'île magique de Lanka, la resplendissante tourmentée.

With Love from Sri Lanka #Kalouontheroad


Erratum dans la vidéo: date du tsunami 2004 et non 2014.